La nécessaire réhabilitation de l’étang de Berre

Interview de Serge ANDREONI, Président du GIPREB

Mon histoire avec l’étang de Berre, c’est avant tout une histoire collective pour la défense d’une des plus grandes lagunes méditerranéennes d’Europe, c’est le partage avec une population de 300 000 habitants d’un sentiment de révolte face à un milieu naturel remarquable devenu à partir des années 30 le réceptacle de toutes les pollutions urbaines et industrielles, c’est la colère face à l’absence de décisions réelles pour le sauver.

ETANG DE BERRE – plage du Jaï M. TorresEt pourtant, les riverains vous le diront, l’étang de Berre est toujours paradisiaque et conserve jalousement un biotope typiquement méditerranéen, de ravissants villages, des rivages presque sauvages, garrigues et pinèdes odoriférantes. Et cette petite mer de Berre, qu’elle soit tourmentée par le mistral ou plate jusqu’à se perdre dans l’horizon lointain, ne peut vous laisser indifférent. On vient ici se ressourcer en admirant un bateau de pêche qui rentre au port, accompagné dans son sillage de dizaines de mouettes et on ne se lasse pas d’admirer l’envol d’un kite-surfer intrépide…

Vous comprendrez alors pourquoi, autour des années 90, il y a eu une montée importante de protestations sociales et politiques et cette contestation a commencé à être médiatisée. Aujourd’hui, je suis fier d’avoir été au cœur de ce mouvement et à l’origine d’un référendum d’initiative populaire qui a montré l’engagement des populations pour défendre leur cadre de vie. Les premières mesures prises par le gouvernement alors, pour limiter les rejets de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas – la principale source de pollution de l’étang – furent le résultat de cette mobilisation.
La nécessité pour tous les protagonistes de l’étang de se mettre autour d’une table pour dialoguer sur les mesures à prendre pour réhabiliter cet écosystème s’imposa également et ce fut la création du Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre. Il y a des erreurs qui ont été faites sur l’étang de Berre, il s’agit aujourd’hui de les réparer et il s’agit de donner à ce territoire d’autres perspectives…
Du Gipreb, on en attendait tout et très vite. Il a fallu se rendre à l’évidence, les avancées se font lentement… On pensait que la réouverture du tunnel du Rove à la courantologie, permettant un apport d’eau salée de la rade de Marseille vers l’étang de Berre, se ferait en deux ans, on l’attend toujours ! Nous aurions pu nous décourager mais notre persévérance a permis d’obtenir néanmoins des résultats.

Un combat pour demain
Réhabiliter l’étang de Berre, c’est redonner à l’écosystème sa liberté de fonctionner, d’agir et de produire. C’est un écosystème qui peut-être très riche et nos objectifs de qualité sont du point de vue écologique les plus remarquables : le retour à une lagune méditerranéenne profonde équilibrée, la restauration et la réapparition des herbiers, une reconquête de la vie benthique dans tout l’étang. La réhabilitation, ce n’est pas un combat d’arrière garde, c’est un combat pour demain, c’est avoir la volonté de sauver un environnement. Et cela c’est la survie même des populations. Il n’y a pas de développement économique possible sans réhabilitation.
Aujourd’hui, on sait comment réhabiliter l’étang, on sait qu’il faut dériver les eaux de la centrale, qu’il faut réouvrir le tunnel du Rove. Déjà de nombreuses actions ont été réalisées depuis 2000 en faveur de l’étang qui ont eu des répercussions bénéfiques. Les communes riveraines de l’étang ont beaucoup investi par exemple en matière d’assainissement et cela s’est traduit par une amélioration immédiate de la qualité bactériologique de l’eau permettant un retour des usages baignade et du nautisme. Les gestionnaires des ports ont eux aussi travailler sur la réduction des sources de pollution en s’engageant dans la démarche « ports propres ». Toujours en matière d’usages, les études réalisées en partenariat avec les pêcheurs ont permis d’obtenir le classement sanitaire de l’étang ouvrant ainsi des voies nouvelles pour la conchyliculture avec le captage des naissains de moules et la pêche professionnelle à la palourde.

Supprimer les rejets d’eau douce pour sauver l’étang
Reste que ces efforts ne permettent pas aujourd’hui à l’étang de Berre de revivre en tant qu’écosystème dans la mesure où EDF continue à déverser des quantités d’eau douce insupportable pour le milieu aquatique. Au début du 20ème siècle, l’étang de Berre était une lagune méditerranéenne que l’on peut qualifier de florissante. On comptait alors près de 6 000 hectares d’herbiers de plantes aquatiques, à savoir des zostères qui recouvraient les fonds littoraux, des peuplements d’algues sur les fonds rocheux en bord d’étang assez remarquables. On était donc en présence d’une lagune méditerranéenne équilibrée.
Avec l’arrivée de la pétrochimie et l’industrialisation des rives dans les années 30, il y a eu une série de perturbations dont les premières conséquences ont touché principalement ces peuplements d’algues de surface qui étaient les plus sensibles aux pollutions. Les rejets d’hydrocarbures ont conduit à l’interdiction momentanée de la pêche en 1957.
Puis est arrivé un second niveau de perturbation, beaucoup plus dommageable, avec la mise en service de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas. A ce moment là, on a assisté au basculement de l’écosystème. On est passé d’un écosystème équilibré à un écosystème caractérisé par des fonds dépourvus de végétation, une absence totale de vie dans les profondeurs de l’étang. On a tué l’étang de Berre !
Il y a eu alors une prise de conscience qui s’est opérée par les institutions et un certain nombre d’efforts ont été consentis, notamment avec la création du Secrétariat permanent pour les problèmes de pollution industrielle sur l’étang de Berre en 1971. Les industriels de la pétrochimie, responsables d’une pollution chimique de l’étang, heureusement aujourd’hui piégée dans les sédiments, s’engagèrent dans une démarche sérieuse de traitement de leurs rejets. Mais il faudra attendre 1994 pour que le principal pollueur de l’étang, à savoir EDF, se voit imposer des limitations de rejets avec le plan Barnier. Et il faudra encore dix ans pour qu’EDF se voit accuser de pollution massive de l’étang de Berre en 2004 par la Cour de justice des Communautés européennes donnant ainsi raison aux élus et aux populations locales qui se battaient depuis tant d’années contre l’idée simpliste que les rejets d’eau douce contribuaient à « nettoyer » l’étang de Berre…. Dès 2005, EDF mettait en place de nouvelles modalités de rejets, à échelle hebdomadaire avec une diminution des quotas annuels d’eau douce et de limons et des obligations en terme de salinité.
Aujourd’hui, la nécessaire prise en compte de la dimension environnementale, en phase avec une demande sociale de plus en plus fortement exprimée, mais aussi institutionnelle et réglementaire, rend incontournable la réhabilitation de l’étang de Berre. Ce milieu autrefois florissant, lieu de multiples activités de loisirs et d’exploitation des ressources (poissons et coquillages), a été sacrifié au nom du développement économique et industriel. Un tel développement strictement économique, sans prise en compte des dimensions sociales et écologiques, nécessite aujourd’hui des actions de correction d’envergure. Espérons qu’une application judicieuse de la notion de développement durable permettra de ne pas reproduire ce type d’erreur dans l’avenir.

 

Article modifié le 11/02/2019