L’oeil de l’expert sur la crise écologique

Le 07/11/2018
Sylvain RIGAUD, chercheur à l’université de Nimes, responsable du programme de recherche « PREDHYPO », analyse ce qui s'est passé cet été ...…

Les phénomènes de désoxygénation sont récurrents depuis plusieurs décennies dans l’étang de Berre et sont généralement maximum en été, donc ce qui s’est passé cet été n’est pas en soi complètement surprenant. Ce qui est exceptionnel, c’est l’intensité de cette désoxygénation et son ampleur dans l’espace et le temps et donc l’étendue de l’impact écologique qui y est associé. Dans les zones les plus profondes l’absence complet d’oxygène (= anoxie) a été observée pendant plus d’un mois et les conditions ont permis le développement de la masse d’eau anoxique jusqu’à des zones très peu profondes (<1 m) où l’oxygène ne disparaissait généralement pas complètement les années précédentes.

Prédhypo, juillet 2018

Les causes de cet épisode exceptionnel sont multiples et complexes. Elles sont principalement liées à l’absence d’épisodes de vent significatifs cet été qui ont favorisé le maintien de la stratification thermohaline de la colonne d’eau (liée à des différences de salinité et température entre la surface et le fond des eaux) et à la forte consommation en oxygène nécessaire pour la dégradation des importantes quantités de matière organique accumulées dans les sédiments de l’étang de Berre au cours de ces dernières décennies. Il est important aussi de souligner que la recolonisation observée des fonds de l’étang par des organismes benthiques (ex: palourdes) favorisent aussi la consommation en oxygène, pour leur respiration notamment, ce qui a très certainement participé de manière significative à la consommation de l’oxygène dans les eaux de l’étang.

L’impact d’un tel épisode sur l’équilibre biogéochimique d’un système aussi complexe que l’étang de Berre est difficilement prévisible. Les travaux que nous avons menés dans le cadre du programme PREDHYPO nous ont montré que l’apparition d’épisodes d’anoxie génère une plus grande accumulation de matière organique et d’espèces chimiques réduites dans les sédiments qui vont nécessiter une grande quantité d’oxygène pour être dégradées ou oxydées. Les épisodes d’anoxie favorisent donc l’apparition d’épisodes anoxiques futurs en créant un système avec une « dette en oxygène ». Il faudra certainement plusieurs mois d’oxygénation importante pour pouvoir éliminer l’impact sur la composition géochimique du sédiment, ce qui se passera probablement durant l’hiver à venir. Cependant, les nutriments (phosphate et ammonium essentiellement) libérés par les sédiments durant les épisodes d’anoxie de cet été vont rester disponibles pour le développement excessif d’organismes planctoniques au prochain printemps qui favorisera la production et l’accumulation d’une importante quantité de matière organique qui nécessitera, à son tour, une grande quantité d’oxygène pour être dégradée. L’eutrophisation et les phénomènes de désoxygénation s’auto-entretiennent dans l’étang depuis plusieurs décennies pouvant ponctuellement avoir des conséquences extrêmement lourdes lorsque l’ensemble des processus impliqués entre en synergie, comme cela s’est produit cet été.

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